Vers le matin, pendant qu’il faisait encore très sombre, [Jésus] se leva et sortit pour aller dans un lieu désert où il se mit à prier. Simon et ceux qui étaient avec lui s’empressèrent de le rechercher, et quand ils l’eurent trouvé, ils lui dirent : Tous te cherchent. Il leur répondit : Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que j’y prêche aussi ; car c’est pour cela que je suis sorti. Et il s’en alla par toute la Galilée, prêchant dans les synagogues et chassant les démons. (Marc 1.35-39)
Cet épisode survient entre deux journées bien remplies pour Jésus. La veille, il a été à pied d’œuvre du matin au soir : il a proclamé son message, guéri des malades et chassé des démons. Les foules sont venues nombreuses et le travail ne manquait pas. Le lendemain, rebelote. Entre ces deux journées, la nuit. Ici Marc nous livre un court récit d’une rare intimité.
La dépendance de Jésus à son Père
Ce texte est très frappant par sa précision. « Vers le matin, pendant qu’il faisait encore très sombre ».
Aviez-vous déjà remarqué que les textes de la Bible sont souvent très sobres, dépourvus de fioritures. Ils ne disent que ce qui est essentiel pour le lecteur. Pourtant, ici, Marc prend la peine de décrire très précisément cette aube. Une manière peut-être de nous dire que Jésus a peu dormi. Une manière de mettre en avant l’intentionnalité de Jésus : il a rendez-vous avec son Père. Il a, en quelques sorte, mis son réveil et il ne traînasse pas. Marc enchaîne les verbes : Jésus se lève, sort, va et prie. Que d’actions, si tôt le matin !
Et pour aller où ? Dans un lieu désert ! Dans ce premier chapitre, Marc mentionne ces « lieux déserts » très fréquemment. Il ne s’agit pas d’un désert, comme le Sahara. C’est plutôt qu’ici la foule ne s’y trouve pas. C’est le lieu de la rencontre en tête-à-tête. Jésus y a croisé le diable pour un combat singulier. Aujourd’hui, il y rejoint son Père. C’est aussi le lieu où l’on se recentre sur l’essentiel : on chasse le diable, on s’en remet à Dieu, on parle sérieusement de repentance, comme le faisait Jean Baptiste. C’est donc dans ce lieu propice à la rencontre et au recentrage que Jésus se rend pour prier.
Jésus prie. Avez-vous déjà pensé à ce que cela signifie ? Trente versets auparavant, Marc nous a rappelé qui est Jésus. Il est le Fils de Dieu. Il est le Christ. Lui, le sauveur du monde, Dieu incarné, il prie ! Cette prise de conscience devrait nous interpeler : Jésus recherche cette même intimité qu’il avait auprès de son Père de toute éternité. Et s’il en a besoin, à combien plus forte raison, nous aussi ! Avons-nous la conviction que nous avons rendez-vous avec notre Père céleste ? Est-ce que cela nous pousse à nous lever, à nous mettre en marche, même à des moments incongrus, comme dans cette aube très sombre.
La dépendance des hommes vis-à-vis de Jésus
Certaines traductions disent : « Il priait. » A l’imparfait, ce temps qui dure, qui s’écoule lentement. Jésus priait sans qu’on puisse dire depuis combien de temps, quand Simon et ses acolytes déboulent. « Ils s’empressèrent de le chercher. » Le verbe est fort. Littéralement, il est écrit : « Ils le poursuivirent. » Le calme vient de cesser. Le lieu désert n’en est plus un. Et on a presque le sentiment que Simon est assez irrespectueux : il interrompt Jésus. D’ailleurs, ses paroles pourraient sonner comme un reproche : « Tous te cherchent, qu’est-ce que tu fais ici à cette heure-ci ? Inactif, alors que tant de gens ont encore besoin de toi ? »
Simon a souvent de la suite dans les idées. Peut-être repense-t-il à ce qui s’est passé la veille : « C’était génial ce qu’on a vécu hier ! En plus, c’était dans mon village, dans ma maison ! » En fait, Simon a déjà fait le programme de la journée d’aujourd’hui et il espère secrètement que Jésus va s’y glisser bien gentiment.
La véritable mission de Jésus
La douche est froide. Jésus reprend la main. « Allons ailleurs. »
Un impératif. Un ordre. Mais surtout un ordre à la deuxième personne du pluriel. Avec ce verbe, Jésus signifie à Simon que c’est lui qui fixe le programme et que Simon va devoir s’y plier. Jésus va ailleurs et Simon vient avec lui.
Cet ailleurs est un véritable revirement de situation qui s’est décidé dans la prière. Ce changement complet est aligné avec la volonté de Dieu. Jésus rappelle sa mission centrale, celle pour laquelle il est « sorti » : prêcher ! Ce mot « sorti », nous l’avons entendu deux fois dans ce court passage. Marc est volontairement ambigu : fait-il allusion à cette sortie discrète de la maison tôt à l’aube ? Ou à cette sortie, il y a trente ans, quand il quittait le ciel pour venir sur terre ? Peut-être les deux…
Donc, Jésus recale les priorités. Il rappelle qu’il est venu prêcher. Oui, il guérit des malades et chasse des démons. Mais le principal n’est pas dans le spectaculaire. Jésus est sorti pour prêcher.
Mais prêcher quoi ? Marc nous l’a déjà dit quelques versets plus haut : « Le temps est accompli et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle » (Marc 1.15). Oui, Jésus a compassion des gens et de leurs besoins. Il les guérit, il transforme leurs circonstances. C’est comme un avant-goût du ciel ! Mais Jésus apporte plus que cela. Jésus veut transformer nos cœurs, notre condition spirituelle. Et ça, ce n’est pas très confortable… En effet, il est question de repentance. Nous devons reconnaître que, comme Simon, nous avons notre petit programme et nous aimerions que Dieu s’y glisse bien gentiment. Nous inversons les rôles. Dieu devrait régner sur nos vies et faire le programme. Sommes-nous prêts à cela, même si c’est pour s’entendre dire « allons ailleurs » ?
Complètement illogique
Revenons à Simon. Il entend cet « allons ailleurs ». Quoi ? Mais il y a encore plein de malades devant ma maison ? On ne va pas les abandonner quand même ? Et qu’est-ce que les gens vont dire de moi ? Mais voilà, Jésus n’est pas avant tout un faiseur de miracles : il est venu prêcher et changer le cœur des gens.
Ne sommes-nous pas un peu comme Simon par moment ? Au fond, pourquoi est-ce que nous « poursuivons » Jésus ? Pour qu’il change les circonstances difficiles de notre vie ? Pour qu’il nous guérisse ? Pour qu’il entre dans notre programme pour apporter sa puissance, mais sans faire trop de vagues quand même. Comme il nous est difficile d’entendre cet « allons ailleurs ». Pourtant, même si cet ailleurs n’est pas toujours confortable, même s’il est un lieu de souffrance ou de défi, être là où Dieu nous place sera toujours le meilleur endroit !
Cet « allons ailleurs », ce n’est pas forcément une invitation à faire ses bagages – ça peut, comme pour Simon et ses acolytes. Mais c’est avant tout un appel à laisser de côté la logique humaine. Jésus a laissé les malades de Capernaüm parce que ce qu’il allait faire ailleurs était davantage en lien avec sa mission. On pourrait être tenté de se servir de cet « allons ailleurs » pour s’extirper d’une situation pénible. Une façon de recouvrir d’un vernis religieux notre orgueil. Ce travail est vraiment pénible : j’arrête demain. Cette épouse m’agace, j’en change. Cette Église prêche un Évangile trop radical, dimanche prochain, j’irai voir ailleurs…
De plus en plus, j’entrevois que je peux « aller ailleurs » en restant dans mon canapé ! Aller ailleurs, c’est d’abord renoncer. Renoncer à mon programme, à ma manière de voir les choses, à mes attentes et aller davantage vers la logique de Dieu, une logique complètement à rebours. Je vais ailleurs, quand je laisse tomber ma rancune. Je vais ailleurs, quand je prie pour ceux qui me blessent. Je vais ailleurs quand je choisis la joie plutôt que l’amertume. Je vais ailleurs quand je refuse de tomber encore une fois dans ce péché. Je vais ailleurs quand j’annonce l’Évangile au risque d’être moqué. Qu’il m’est souvent difficile d’aller vers cet ailleurs…
Jésus a troqué le jardin pour le désert et la vie pour la mort
Bien avant Marc 1, il y a eu Genèse 1. Un autre homme a bénéficié d’une intimité particulière avec Dieu. Non pas dans un lieu désert, mais dans un jardin luxuriant. Là, pas la peine de sortir, de faire l’effort de quitter le lit pour être en relation avec Dieu.
Pourtant, Adam a préféré perdre cette intimité pour pouvoir décider lui-même de son programme, de sa façon de concevoir le bien et le mal. Il a mangé du fruit et… il a dû sortir ! Il a été chassé du jardin – séparé de Dieu.
Nous aussi, en Adam, nous sommes séparés de Dieu. Et quelqu’un d’autre, quelqu’un de parfait, Dieu lui-même a dû aller ailleurs, a dû sortir de son ciel pour nous sauver. Ce salut n’a été acquis qu’au prix ultime de la croix. Pendant un moment, Jésus a perdu l’intimité qu’il avait avec son Père. Sur la croix, il s’est écrié : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Et nous qui maintenant sommes réconciliés avec Dieu par Jésus, nous avons part à cette intimité. Qu’il serait merveilleux si nous savions en jouir pleinement, sortir de nos lits si nécessaire et accepter que Dieu règne sur nos vies. Mais cela nous est tellement difficile… Au-delà des efforts que nous pouvons et devons faire, nous avons besoin de l’aide de Dieu.
Cette petite phrase « allons ailleurs » m’est chère. Ce verbe à la deuxième personne du pluriel a beau être un impératif, il est doux à entendre, parce qu’il me rappelle que Jésus sera toujours avec moi, même dans un éventuel ailleurs. Et surtout qu’un jour, il me prendra pour m’emmener vers l’ultime ailleurs, celui où je serai constamment avec lui dans l’intimité du Père. Comme il me tarde !
Miryam L.
